Si le référentiel d’activités (RA) décrit le réel du travail, le référentiel de compétences (RC), lui, traduit ce réel en capacités mobilisables, observables, évaluables. Il est la colonne vertébrale de toute certification, qu’elle soit enregistrée au RNCP ou au RS, et joue un rôle fondamental à chaque étape du cycle de vie de la certification : conception, déploiement, habilitation, formation, évaluation, audit et renouvellement.
Depuis les dernières évolutions réglementaires (décret du 28 mai 2024, plan interministériel 2025, notices France Compétences 09/2024), le référentiel de compétences est plus que jamais un document stratégique. Il ne suffit plus de décliner des compétences génériques en face d’activités générales. Il faut désormais démontrer leur caractère professionnel, leur articulation logique, leur cohérence pédagogique, leur exploitabilité sur le terrain, et leur évaluation possible par des outils adaptés. Autrement dit, le RC est un document d’ingénierie, opérationnel et juridique.
Cet article, destiné aux futurs certificateurs ou à ceux qui préparent un renouvellement d’enregistrement au RNCP ou RS, propose un véritable mode d’emploi. Il présente les fonctions, les règles de structuration, les erreurs fréquentes, les attendus de France Compétences, les liens avec les autres référentiels et les bonnes pratiques d’élaboration.
Prêt ? Plongeons au cœur de ce que signifie « certifier une compétence ».
1. Définir une compétence professionnelle
Le mot « compétence » est omniprésent dans les politiques de certification, mais sa définition, en apparence simple, recouvre une réalité complexe, en constante évolution. Pour élaborer un référentiel de compétences pertinent, il faut d’abord clarifier ce que l’on entend par là.
1.1. Une combinaison de savoirs, savoir-faire et comportements
Dans le contexte de la certification professionnelle, une compétence est la capacité démontrée à mobiliser un ensemble cohérent de ressources (connaissances, habiletés, attitudes) pour réaliser une activité professionnelle en situation réelle ou simulée, de manière autonome et conforme aux attentes du métier ou de l’activité ciblée.
La définition de France Compétences reprend cette logique intégrative :
« Une compétence professionnelle est une mobilisation contextualisée de ressources internes (savoirs, savoir-faire, savoir-être) et externes (outils, procédures, normes) pour atteindre un résultat attendu dans un cadre professionnel. »
Ainsi, une compétence :
- n’est jamais purement théorique ou académique ;
- ne se limite pas à exécuter une tâche, mais inclut la capacité à s’adapter, à résoudre, à décider ;
- suppose une mise en situation, une exigence de résultat, et une certaine autonomie.
1.2. Une unité de certification (et non d’apprentissage)
Contrairement à une séquence pédagogique ou à un objectif de formation, une compétence est une unité de certification. Elle fait l’objet d’une évaluation certificative, vise un niveau de maîtrise observable, et produit un effet juridique (acquisition, validation partielle ou totale).
Chaque compétence du RC doit donc :
- être clairement formulée (verbe d’action, contenu, condition de réalisation) ;
- être évaluable (on doit pouvoir observer et juger la performance) ;
- être certifiable (faire l’objet d’une validation explicite, dans un bloc ou en tant que telle).
Une bonne compétence est comme un contrat : explicite, mesurable, opposable.
1.3. Une granularité cohérente avec la logique des blocs
Depuis la loi de 2018 et l’obligation de construction par blocs de compétences, le référentiel doit adopter une granularité ni trop large, ni trop éclatée :
- trop large, il devient imprécis, généraliste, impossible à évaluer sérieusement ;
- trop éclaté, il crée une usine à gaz (20 micro-compétences pour une activité simple).
France Compétences recommande, en général :
- entre 3 et 5 blocs de compétences par certification (sauf exception) ;
- entre 2 et 5 compétences par bloc ;
- des compétences articulées (pas juxtaposées), sans redondance.
Le niveau de détail doit permettre à un évaluateur de construire une situation réaliste et à un candidat de savoir ce qu’on attend de lui. On ne certifie pas un contenu, mais une capacité à agir.
2. Structuration du référentiel de compétences
Le référentiel de compétences (RC) ne se contente pas d’aligner des énoncés de compétences. Il doit présenter une architecture claire, rigoureuse, et exploitable, en lien direct avec les blocs de compétences et les situations de travail identifiées dans les référentiels connexes (RA, référentiel de certification, référentiel d’évaluation).
2.1. Un référentiel structuré en blocs
Depuis 2019, l’organisation en blocs de compétences est obligatoire pour toute certification inscrite au RNCP, et recommandée pour les certifications RS (notamment dans une logique de modularisation ou de passerelle). Chaque bloc doit :
- correspondre à une fonction ou mission significative de l’activité ;
- être autonome, c’est-à-dire évaluable indépendamment des autres ;
- être certifiable séparément (et donc accompagnée d’une épreuve ou d’une évaluation dédiée).
Par exemple, pour une certification liée au métier de community manager, on pourrait avoir :
- Bloc 1 : Élaborer une stratégie de communication digitale ;
- Bloc 2 : Produire des contenus engageants adaptés aux réseaux sociaux ;
- Bloc 3 : Mesurer l’impact d’une campagne et ajuster les actions.
Chaque bloc contient en général 2 à 5 compétences.
2.2. Le formalisme attendu par France Compétences
France Compétences attend un formalisme strict, notamment pour les dépôts numériques :
- Un intitulé de compétence clair : débutant par un verbe d’action, suivi d’un complément et d’un contexte.
Ex. : « Réaliser un audit énergétique d’un bâtiment tertiaire occupé » - Une description des conditions de mise en œuvre : ressources disponibles, degré d’autonomie, outils, normes.
- Des indicateurs de performance : éléments permettant de juger que la compétence est maîtrisée.
Chaque compétence doit pouvoir être :
- mobilisée dans une situation réelle ou simulée ;
- évaluée par un observateur formé ;
- certifiée par un jury sur la base de preuves.
Une compétence floue, trop générique, non observable (ex. : « comprendre l’environnement professionnel ») sera systématiquement retoquée.
2.3. Lien avec les autres référentiels
Le RC n’est pas un document isolé. Il est étroitement articulé :
- avec le référentiel d’activités, dont il découle (les compétences répondent aux activités types) ;
- avec le référentiel d’évaluation, qui doit permettre de vérifier chacune des compétences ;
- avec le référentiel de certification, qui formalise les conditions de validation de l’ensemble.
Un bon RC assure la traçabilité entre le travail réel, la compétence visée et l’évaluation mise en œuvre. Cela constitue l’un des points clés analysés par France Compétences lors de l’instruction du dossier.
3. Concevoir les compétences : méthodologie et bonnes pratiques
Rédiger un référentiel de compétences ne s’improvise pas. Il s’agit d’un travail d’ingénierie rigoureux, qui combine des observations de terrain, une analyse des situations de travail et une formalisation précise des capacités attendues. Voici les étapes à suivre et les erreurs à éviter.
3.1. Partir du réel : analyser les situations de travail
Avant toute rédaction, il est indispensable d’analyser les activités du métier ou de l’activité ciblée :
- Quelles sont les missions concrètes ?
- Quelles tâches sont les plus critiques ?
- Quels savoir-faire font la différence sur le terrain ?
- Quelles sont les erreurs fréquentes, les marges d’interprétation ?
Cette analyse de l’activité réelle, souvent oubliée, permet de fonder les compétences sur des exigences professionnelles tangibles. Cela peut passer par :
- des observations sur site,
- des entretiens avec des professionnels expérimentés,
- l’étude de fiches de poste ou de référentiels métiers (France Travail, Onisep, ROME, etc.),
- des groupes de travail avec des acteurs de terrain.
La compétence ne se déduit pas d’un programme de formation : elle se dégage des pratiques, du travail vivant.
3.2. Mobiliser la taxonomie de Bloom révisée
Pour formuler les compétences, on peut s’appuyer sur la taxonomie de Bloom révisée (Anderson & Krathwohl), qui distingue six niveaux cognitifs :
- Mémoriser
- Comprendre
- Appliquer
- Analyser
- Évaluer
- Créer
Une compétence professionnelle attendue dans une certification s’inscrit généralement au-delà du niveau 3, car on attend d’un professionnel qu’il analyse, prenne des décisions, et produise des solutions adaptées.
Le choix du verbe d’action est donc crucial. Exemples :
- « Appliquer » est souvent trop basique.
- « Concevoir », « argumenter », « diagnostiquer », « arbitrer », « modéliser » permettent de viser des capacités mobilisables en situation complexe.
3.3. Rédiger les compétences avec précision
Chaque compétence doit comporter :
- Un verbe d’action précis (mobiliser, évaluer, planifier…)
- Un contenu professionnel (ex. : une procédure, un outil, une activité)
- Un contexte d’exercice (cadre, contraintes, environnement, outils)
Exemple bien rédigé :
« Élaborer un plan de prospection commerciale à partir d’une base de données qualifiée, en tenant compte des objectifs de vente fixés par l’entreprise »
Éviter :
- les verbes vagues : connaître, maîtriser, savoir, comprendre…
- les formules abstraites : « compétences relationnelles », « être capable de s’adapter »
- les énoncés redondants avec d’autres compétences du même bloc
3.4. Vérifier la cohérence d’ensemble
Une fois toutes les compétences rédigées, il convient de :
- vérifier leur complémentarité (éviter les doublons),
- les tester auprès de professionnels (compréhension, pertinence),
- s’assurer que chacune est bien évaluable et certifiable.
Il est aussi utile de les cartographier (grille croisée activité/compétence), afin de garantir la couverture de l’ensemble des missions visées.
4. Finaliser et exploiter le référentiel de compétences
Une fois le référentiel de compétences formalisé, il ne s’agit pas simplement de le déposer dans un dossier. C’est un outil vivant, à la fois support de certification, base d’évaluation, et levier stratégique pour les certificateurs et leurs partenaires.
4.1. Vérifier la certification indépendante de chaque bloc
Pour les certifications enregistrées au RNCP, chaque bloc de compétences doit :
- pouvoir être acquis indépendamment des autres,
- être associé à un parcours de formation autonome (même court),
- faire l’objet d’une épreuve ou d’une modalité d’évaluation spécifique,
- être reconnu dans un parcours d’insertion ou de formation modulaire (VAE, CPF, alternance…).
Cela permet à un candidat de ne valider qu’un ou plusieurs blocs, et d’en capitaliser les acquis. Cette souplesse est également recommandée pour les certifications RS, en particulier dans une logique d’employabilité immédiate sur des compétences ciblées.
4.2. Utiliser le référentiel pour guider la formation et l’accompagnement
Même si le certificateur n’est pas lui-même organisme de formation, le référentiel de compétences doit permettre aux centres habilités de construire :
- des parcours pédagogiques pertinents,
- des progressions cohérentes avec les attendus de la certification,
- des outils d’auto-évaluation ou d’accompagnement à la VAE.
Le référentiel devient alors un socle commun entre le certificateur, les formateurs, les évaluateurs et les jurys.
4.3. Fonder le référentiel d’évaluation
Chaque compétence doit correspondre à :
- une modalité d’évaluation observable (mise en situation, cas pratique, soutenance, etc.),
- un ou plusieurs critères d’évaluation explicites,
- un seuil de réussite objectivable.
C’est à partir du RC que se construit le référentiel d’évaluation, pierre angulaire de la certification. Si la compétence n’est pas clairement définie, elle ne pourra pas être correctement évaluée.
France Compétences insiste fortement sur la traçabilité logique :
Activité ➝ Compétence ➝ Situation d’évaluation ➝ Critère de validation.
4.4. Mettre à jour le référentiel
Le certificateur a l’obligation d’assurer une veille métier (pour le RNCP) ou une veille sur l’activité (pour le RS) et de tenir son référentiel à jour :
- nouvelles pratiques professionnelles,
- évolution des outils, normes ou cadres juridiques,
- transition écologique ou numérique du secteur.
Une mise à jour peut conduire à :
- réécrire des compétences,
- réorganiser les blocs,
- modifier les indicateurs de performance.
Le renouvellement d’une certification enregistrée repose largement sur la qualité de cette révision : France Compétences examine l’évolution du référentiel par rapport à la version initiale.
Conclusion
Le référentiel de compétences est bien plus qu’un document technique requis pour déposer une certification : c’est le socle fondamental de toute reconnaissance professionnelle. Il traduit le cœur du métier ou de l’activité visée, en formalisant ce qui fait la valeur ajoutée d’un professionnel : ses capacités à agir, décider, résoudre, créer, dans un contexte donné.
Pour les certificateurs, bien concevoir ce référentiel, c’est :
- s’assurer que la certification répond à un besoin réel du marché,
- garantir que les candidats seront évalués sur des capacités pertinentes et utiles,
- fournir un cadre de formation, d’accompagnement et de VAE structurant,
- poser les bases d’un pilotage qualité rigoureux dans la durée.
C’est aussi une exigence stratégique : un référentiel mal conçu mène à un refus d’enregistrement, ou à une fragilité dans les audits de renouvellement. À l’inverse, un référentiel clair, ancré dans les réalités professionnelles, facilite la mobilisation des acteurs, la lisibilité pour les bénéficiaires, et l’impact sur l’insertion.
En somme, le référentiel de compétences n’est pas une formalité. C’est un acte d’engagement pour la professionnalisation.
FAQ – Référentiel de compétences (RC)
1. Le référentiel de compétences est-il obligatoire pour le RS ?
Oui. Il est obligatoire dans tous les cas, RNCP comme RS, car il précise les compétences visées par la certification.
2. Quelle est la différence entre compétence et connaissance ?
Une compétence est un savoir-agir mobilisé dans un contexte professionnel. Elle combine savoirs, savoir-faire, savoir-être. Une connaissance est un savoir théorique isolé.
3. Comment rédiger une compétence dans le Référentiel de compétences ?
Elle doit être formulée en termes de comportement observable (verbes d’action), contextualisée, et opérationnelle. On évite les formulations floues comme « connaître », « comprendre », etc.
4. Le RC est-il toujours structuré en blocs ?
Uniquement dans le cadre du RNCP. Pour le RS, les compétences sont structurées globalement, en lien avec une seule activité spécifique.
5. Peut-on inclure des compétences transversales ?
Oui, à condition qu’elles soient mobilisées dans la situation professionnelle visée. Ex. : « communiquer avec des interlocuteurs variés » peut faire partie d’un bloc.
