L’écriture inclusive est un ensemble de pratiques rédactionnelles visant à rendre la langue française plus représentative de toutes et tous, en marquant la présence des femmes, et, parfois, des personnes non binaires, dans les textes. Elle se décline à travers plusieurs procédés : féminisation des noms de métiers et de fonctions, double flexion, accords de proximité ou de majorité, usage de signes typographiques comme le point médian, ou encore formulations dégenrées.
Dans le contexte des organismes de formation et des CFA, cette question ne relève pas seulement d’un choix stylistique : elle a un impact direct sur l’accessibilité des documents, des supports pédagogiques et des communications, notamment pour les apprenants, formateurs et personnels en situation de handicap.
La démarche ayant conduit à cet article vise donc à analyser, pour chaque pratique de l’écriture inclusive, ses effets positifs et négatifs en fonction des différents types de handicap, tout en rappelant les positions officielles de l’Académie française et le cadre fixé par la circulaire du 21 novembre 2017. L’objectif est d’aider les équipes à concilier équité linguistique, lisibilité et accessibilité universelle.
Repères réglementaires et institutionnels
La circulaire du Premier ministre du 21 novembre 2017 encadre la rédaction des textes publiés au Journal officiel et, au-delà, sert de doctrine aux administrations d’État. Elle proscrit l’usage des procédés typographiques de l’écriture inclusive (notamment le point médian) dans les actes officiels, maintient l’emploi du masculin générique dans les textes normatifs, mais demande la féminisation systématique des fonctions, titres et grades lorsqu’ils s’appliquent à des femmes, en s’appuyant sur le guide « Femme, j’écris ton nom… ». Cette circulaire a été validée par le Conseil d’État le 28 février 2019. Dans l’éducation nationale, une circulaire de 2021 réaffirme la proscription des procédés typographiques inclusifs à l’école.
L’Académie française a, pour sa part, publié le 26 octobre 2017 une déclaration très défavorable aux procédés typographiques de l’écriture inclusive (qualifiés de « péril mortel ») tout en ayant, en 2019, acté l’absence d’obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et fonctions.
1. Féminisation et masculinisation des noms de métiers, titres, grades et fonctions
Règle et exemples
On emploie la forme féminine pour une femme, la forme masculine pour un homme, et on privilégie des formes épicènes lorsqu’elles existent. Exemples : « la directrice », « l’ingénieure », « la cheffe de projet » ; « l’auteur / l’autrice ». Référentiel pratique : « Femme, j’écris ton nom… ».
Effets positifs
Représentation fidèle des personnes ; levier de reconnaissance et d’identification pour les apprenantes et salariées ; amélioration perçue de l’équité linguistique dans les supports pédagogiques et administratifs.
Effets négatifs par handicap
TND (dyslexie, dysorthographie, dysphasie, TDAH, TSA) : surcharge cognitive possible si coexistent plusieurs variantes rares, mais impact modéré avec des formes stabilisées.
Troubles psychiques (anxiété, TOC) : gêne si application irrégulière des règles.
Déficiences sensorielles : pas d’obstacle technique notable en synthèse vocale ; intelligibilité conservée.
Déficience motrice : aucun impact en lecture ; en saisie, pas de difficulté spécifique.
Déficience intellectuelle : ralentissement léger si recours à des rares néologismes (« autrice ») sans contextualisation.
Positions officielles
Académie : favorable à la féminisation (2019).
Circulaire 2017 : demande la féminisation systématique des fonctions, titres et grades pour les femmes.
2. Accords de proximité
Règle et exemples
Accorder l’adjectif avec le nom le plus proche : « Les élèves et les professeures sont motivées ».
Effets positifs
Symbolique d’égalité perçue ; logique intuitive dans des énumérations.
Effets négatifs par handicap
TND : conflit avec la règle scolaire classique ; risque de confusion pour dyslexie/dysphasie ; effort d’adaptation pour TSA.
Troubles psychiques : gêne si alternance fréquente des règles au sein d’un document.
Sensoriel : neutre pour lecteurs d’écran.
Moteur : neutre.
Intellectuel : surcoût d’apprentissage des règles non classiques.
Positions officielles
Académie : défavorable (atteinte à la cohérence des accords).
Circulaire 2017 : ne recommande pas ce type d’accord et maintient le masculin générique comme forme neutre dans les textes normatifs.
3. Accords de majorité
Règle et exemples
Accorder selon le genre majoritaire dans le groupe : « trois étudiantes et un étudiant sont motivées ».
Effets positifs
Représentation fidèle d’un groupe ; perception d’équité.
Effets négatifs par handicap
TND : nécessité d’inférer la majorité peut perturber dyscalculie/dyslexie ; variabilité d’un contexte à l’autre peut gêner TDAH.
Troubles psychiques : inconfort en cas d’inconstance.
Sensoriel/Moteur : neutre.
Intellectuel : surcharge cognitive (comptage/accord).
Positions officielles
Académie : réserves sur les règles alternatives ; priorité à la clarté.
Circulaire 2017 : aucune valorisation ; cadre privilégiant règles usuelles.
4. Double flexion – forme longue
Règle et exemples
Mention des deux genres en toutes lettres : « les apprenants et les apprenantes », « le candidat ou la candidate ».
Effets positifs
Lisibilité maximale, compris en LSF et à l’oral ; inclusif sans technicité typographique.
Effets négatifs par handicap
TND : longueur et redondance pouvant ralentir la lecture (dyslexie/TDAH) mais intelligibilité préservée.
Troubles psychiques : faible impact (seule la répétition peut lasser).
Sensoriel : très bon rendu en synthèse vocale.
Moteur : neutre.
Intellectuel : surcharge possible si répétition dense sans simplification.
Positions officielles
Académie : préférence pour les formulations claires ; mieux accepté que les signes typographiques.
Circulaire 2017 : admet et recommande la double mention explicite (« le candidat ou la candidate »).
5. Double flexion – forme courte (parenthèses, slash)
Règle et exemples
Troncature « étudiant(e)s », « étudiant/e ».
Effets positifs
Concision visuelle.
Effets négatifs par handicap
TND : segmentation inhabituelle, charge visuelle pour dyslexie ; décodage ralenti.
Troubles psychiques : perçu comme « désordonné » pour TOC si usage inconstant.
Sensoriel : problèmes fréquents avec lecteurs d’écran, qui épelent la parenthèse/slash.
Moteur : saisie correcte mais peu ergonomique sur mobile.
Intellectuel : perte de sens possible.
Positions officielles
Académie : défavorable.
Circulaire 2017 : proscrit ces procédés au même titre que le point médian.
6. Point médian et formes tronquées
Règle et exemples
Insertion d’un point médian entre radicaux : « les étudiant·e·s », « acteur·rice ».
Effets positifs
Concis, visible symboliquement pour l’égalité.
Effets négatifs par handicap
TND : gêne visuelle (dyslexie), rupture de fluidité (TSA) ; apprentissage orthographique contrarié.
Troubles psychiques : inconfort si application erratique.
Sensoriel : incompatibilités partielles avec synthèses vocales/lecteurs d’écran (lecture de « point », coupure du mot).
Moteur : saisie difficile sur certains claviers (caractère spécial).
Intellectuel : décodage complexe, perte de sens si méconnu.
Positions officielles
Académie : très défavorable (déclaration 2017).
Circulaire 2017 : interdit dans les actes de l’État ; éducation nationale (2021) : proscrit à l’école.
7. Neutralisation lexicale (termes épicènes)
Règle et exemples
Employer des termes sans marque de genre : « la personne », « le public », « les équipes », « le corps enseignant ».
Effets positifs
Accessibilité élevée : lisible, stable, compatible lecteurs d’écran, LSF et traduction ; charge cognitive minimale.
Effets négatifs par handicap
TND : bénéfique (clarté).
Troubles psychiques : bénéfique (prévisibilité).
Sensoriel/Moteur : neutre ou positif.
Intellectuel : positif (concepts simples).
Positions officielles
Académie : pas d’opposition de principe ; priorité à la clarté et simplicité.
Circulaire 2017 : compatible avec la doctrine de lisibilité.
8. Pronomination inclusive (iel, celleux, celle·ux…)
Règle et exemples
Usage de pronoms ou déterminants neutres ou englobants : « iel », « iels », « celleux ».
Effets positifs
Reconnaissance des personnes non binaires ; signal d’inclusion dans des supports ciblés.
Effets négatifs par handicap
TND : décodage et mémorisation moins aisés ; risque d’incompréhension si non expliqués.
Troubles psychiques : anxiété ou rejet si terme perçu comme instable.
Sensoriel : synthèse vocale peut mal prononcer ; en LSF, adaptation nécessaire.
Moteur : neutre.
Intellectuel : nécessite explicitation.
Positions officielles
Académie : réserves fortes sur les néologismes non stabilisés (lisibilité).
Circulaire 2017 : pas de reconnaissance, cadrage défavorable aux innovations typographiques ; prudence en contextes officiels.
9. Formulation dégenrée (réécriture neutre)
Règle et exemples
Réécrire pour éviter les marques de genre : « les personnes retenues doivent remettre leur dossier » plutôt que « les candidats retenus doivent… ».
Effets positifs
Accessibilité optimale pour tous publics ; cohérence forte en synthèse vocale, en LSF et à l’écrit ; style clair et professionnel.
Effets négatifs par handicap
Aucun obstacle identifié ; seul écueil : perte de précision si le genre est sémantiquement utile au propos (cas rares en gestion/formation).
Positions officielles
Académie : favorable à la clarté.
Circulaire 2017 : compatible et recommandable.
Conclusion
Si l’écriture inclusive présente, en apparence, des effets positifs — représentation accrue des femmes, signal d’égalité, visibilité pour certaines identités de genre —, sa mise en œuvre pratique révèle des obstacles importants dès lors qu’on intègre la dimension du handicap.
Dans bien des cas, les procédés typographiques ou les règles grammaticales alternatives créent des difficultés de lecture, de compréhension ou de prononciation qui, loin d’inclure, peuvent exclure de fait les personnes concernées : documents inaccessibles aux lecteurs d’écran, surcharge cognitive pour les troubles neurodéveloppementaux, décodage ralenti ou impossible pour certaines déficiences intellectuelles, gêne pour des troubles psychiques.
Ainsi, les organismes de formation et CFA qui souhaitent adopter une démarche inclusive doivent aller au-delà de la seule intention et veiller à ce que l’inclusion linguistique ne se fasse pas au détriment de l’accessibilité. Cela passe par le choix prioritaire de formulations claires, simples et épicènes, et par une vigilance constante quant à l’adaptation des supports aux besoins réels des personnes en situation de handicap.
Recommandations pratiques pour les Organismes de formation et CFA
Privilégier la neutralisation lexicale et la formulation dégenrée dans les supports généraux, règlements, chartes, consignes et évaluations. Employer la féminisation lorsque l’on parle d’une personne identifiée. Éviter point médian et formes courtes dans tous les supports nécessitant accessibilité numérique (lecteurs d’écran), facile lecture ou traduction/LSF ; préférer, si besoin de marquer les genres, la double flexion longue à faible fréquence (titres, premières occurrences). Ces choix concilient inclusion et conformité aux positions institutionnelles.
Tableau récapitulatif – niveau de difficulté d’accessibilité (tous handicaps)
| Règle | Difficulté globale | Justification d’après impacts |
| Féminisation / masculinisation | Faible ou aucun | Effets surtout liés à la stabilisation lexicale ; pas d’obstacle technique. |
| Accords de proximité | Moyen | Affecte au moins une famille (TND) par conflit avec règle scolaire. |
| Accords de majorité | Moyen | Affecte TND (dyscalculie/dyslexie) et déficience intellectuelle. |
| Double flexion – forme longue | Moyen | Allonge le texte (TND, déficience intellectuelle) mais bonne lisibilité technique. |
| Double flexion – forme courte ( ) / slash | Fort | Impacte TND et déficiences sensorielles (lecteurs d’écran) ; parfois troubles psychiques. |
| Point médian / formes tronquées | Fort | Impacte TND, déficiences sensorielles (TTS), motrices (saisie) et déficience intellectuelle. |
| Neutralisation lexicale | Faible ou aucun | Favorable à toutes les familles ; clarté maximale. |
| Pronomination inclusive (iel, celleux…) | Moyen ou Fort | Impacte TND et sensoriel (TTS) ; nécessiterait explicitation. |
| Formulation dégenrée | Faible ou aucun | Accessible à toutes les familles ; conforme aux positions officielles. |
Règles de classement demandées appliquées : difficulté moyenne dès qu’au moins une famille de handicap est affectée ; forte dès que deux familles ou plus sont affectées.
À FAIRE / À ÉVITER – Écriture inclusive et accessibilité
✅ À FAIRE
- Employer la neutralisation lexicale : « les personnes », « le public », « les équipes » plutôt que « les formateurs » quand le genre n’est pas pertinent.
- Féminiser systématiquement les titres, métiers et fonctions lorsqu’ils s’appliquent à une femme : « la formatrice », « la directrice » (et le masculin pour un homme).
- Utiliser la double flexion longue avec parcimonie et pertinence : « le candidat ou la candidate », « les apprenants et les apprenantes » dans les documents clés.
- Recourir à la formulation dégenrée pour simplifier : « les personnes inscrites doivent… » plutôt que « les candidats et les candidates doivent… ».
- Maintenir la cohérence d’une règle dans tout un document ou support.
- Adapter au public : privilégier des formulations simples et sans signes typographiques pour les supports destinés à des personnes en situation de handicap.
- Vérifier la compatibilité numérique (lecteurs d’écran, logiciels TTS) avant diffusion.
❌ À ÉVITER
- Point médian dans les supports destinés à être lus avec un lecteur d’écran, en facile à lire et à comprendre (FALC) ou par un public dyslexique : « étudiant·e·s ».
- Formes courtes avec parenthèses ou slash : « étudiant(e)s », « étudiant/e », qui perturbent la lecture assistée et la compréhension.
- Alternance fréquente de règles dans un même document (passer du masculin générique à l’accord de proximité puis à la double flexion) : confusion et charge cognitive accrue.
- Néologismes non expliqués (« iel », « celleux ») sans note ou contexte, surtout dans les supports pédagogiques ou administratifs.
- Surcharge de répétitions avec la double flexion longue dans des phrases complexes.
- Usage systématique de l’écriture inclusive typographique dans les documents officiels, règlementaires ou scolaires (non conforme à la circulaire de 2017 et à l’avis de l’Académie française).
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Sources principales
- Circulaire du 21 novembre 2017 : règles de rédaction des textes publiés au JORF ; féminisation systématique des fonctions exercées par des femmes ; proscription des procédés typographiques inclusifs.
- Conseil d’État, 28 février 2019 (n° 417128) : rejet du recours et validation de la circulaire.
- Déclaration de l’Académie française (26 octobre 2017).
- Féminisation : article du Monde (28 février 2019) sur le rapport de l’Académie (« aucun obstacle de principe »).
- Éducation nationale (6 mai 2021) : proscription des procédés typographiques inclusifs à l’école.

Bravo pour ce travail qui exprime un résumé clair de ce que l’on peut faire et de ce que l’on doit faire.
Cordialement, Félix Comby
Merci Félix pour votre compliment.